J'arrivai à Onomakoen à 9 heures 37 du matin. Par les fenêtres du train, on pouvait voir la neige tomber à l'horizontal. Tout était blanc autour du village. La neige avait tout recouvert et le froid s'était infiltré partout. Il faisait sept degrés en dessous du zero. Trop peu de degrés pour me permettre de sortir sans l'attirail de l'alpiniste. Tous les passagers du train ressemblaient à des cosmonautes. C'était un peu comme si nous arrivions sur une autre planète. Le soleil était haut et glacé. Le ciel aussi était bleu et glacial.
Onomakoen est une toute petite ville située près d'Hakodate. Ces deux villes se trouvent sur l'île d'Hokkaido (北海道), située au Nord du Japon. Il s'agit clairement de l'île la plus froide du pays. Je m'y étais rendu pour les vacances de Noël. J'avais besoin de fuir Tokyo, sa grande mégalopole, ses mondanités et ses problèmes. J'avais besoin de me perdre un peu plus au Nord. Et je me suis retrouvé à Onomakoen.
C'est arrivé ce jour là, un vendredi. Onomakoen est un très petit village. En hiver, on ne voit plus la route, les maisons sont recouvertes de neige, il n'y a plus de de trottoirs et les gens ne sortent pas de chez eux. Je me dirigeais en sortant de la gare, vers les lacs. Trois charmants petits lacs, reliés par des ponts de bois sont une des attractions locales. Sur la route, avancer s'avérait difficile. Il faisait si froid que mes joues semblaient tomber. Je n'avais plus l'impression d'avoir des oreilles et mon nez ne respirait plus le même air. J'étais défiguré, et mes pieds s'enfonçaient péniblement dans le neige.
Une fois arrivé aux lacs, je sentis rapidement mon visage se recomposer. Les lacs étaient bien présents, magnifiques, gelés et calmes. Le manteau blanc uniforme recouvrait les berges et la cime des arbres, les eaux restant noires et sans aucun mouvement. Pas une feuille sur les arbres, eux aussi lueurs sombres au tableau tout blanc. Le ciel était terriblement nuageux. Tout était calme. Je me suis alors avancé et j'ai traversé le premier pont pour aller me perdre dans la forêt.
Se perdre dans la forêt était franchement difficile. Au Japon, l'inconnu est souvent connu, et se retrouve vite balisé. Même avec un mètre et demi de neige, les panneaux vous indiquent le chemin. Pris par la contemplation des lieux, je trouvai quand même le moyen de m'écarter des berges par inadvertance, pour m'enfoncer dans la forêt. Le froid ne me gênait plus vraiment. Mais au bout d'un moment, la vision devenait de plus en plus difficile. J'étais perdu dans le blizzard. Ma promenade devenait sans intérêt. Je me décidai alors de rentrer pour échapper au froid. C'est à ce moment là que je la vis. Une jeune femme, grande, mince, vêtue d'une longue robe blanche. Les épaules nues, elle ne semblait pas avoir froid. Elle me regarda dans les yeux, puis se retourna pour s'enfoncer dans la forêt. Je l'appelai plusieurs fois mais elle ne s'arrêta pas et disparu.
Je ne savais pas qui était cette femme. J'avais à peine aperçu son visage. Cette énigme persistait dans mon esprit jusqu'à mon arrivée à la gare. Ma promenade avait été trop longue, et je fus surpris de découvrir que j'avais raté le dernier train de la journée. J'étais alors forcé de rester à Onomakoen. Il ne me fallu pas longtemps pour trouver une auberge. Installé dans une petite chambre confortable, je regardais par la fenêtre le spectacle blanc du dehors. Qui était cette femme? Pourquoi ne mourrait-elle pas de froid, ainsi perdue dans la neige? Je n'avais pas envie de rester seul dans cette chambre, alors je descendis à la salle à manger pour dîner. Une jeune femme jouait du Shamizen et chantait. Bercé par les sons étranges que j'avais pu l'habitude d'entendre, je regardai la jeune femme d'un oeil endormi. Dehors, il neigeait.
Il neigeait encore, et le vent gelé me pétrifiait le visage. Dans les grandes rues sombres de la ville, j'essaie de suivre les traces de pas dans la neige. Je ne sais ni où je suis ni où je vais. Je suis juste les traces de pas dans la neige jusqu'à arriver à une impasse. Il y a par terre des petites gouttes écarlates sur le tapis blanc. Après, je me réveille.
Je m'éveillai. Il y avait près de moi le corps de la joueuse de Shamizen endormi. Elle me montrait son dos, couchée sur le côté. Il y avait dans la chambre une odeur de corps. A la fenêtre, la neige tombait sur le petit matin, on avait sorti les pelles pour déblayer la neige. Le ciel était blanc. Quelques traces de buée aussi. Buée sur mes lunettes quand la musicienne m'a lancé un regard curieux hier soir. On s'était alors attablé près de la cheminée. Elle parlait japonais. Moi aussi, enfin mal, mais suffisamment pour faire passer l'ambiguïté qui s'éveillait petit à petit en moi. Quel visage étrange, les yeux si fins, la bouche discrète, un sourire qui n'en est pas un mais que ne se refuse pas non plus. Je ne savais plus très bien comment nous en étions venu à monter dans ma chambre, ni comment j'avais ôter petit à petit ses vêtements. Ses baisers étaient différents de ceux que l'on m'avait donné jusqu'à lors, après près de 45 ans d'errance. Nous avions rapidement basculé par dessus bord. Après le réveil, je ressentis cette étrange impression, celle de se réveiller à côté de la personne avec qui on a fait l'amour quelques heures avant. C'était un peu comme un entre-deux, entre l'impression de connaître au plus profond mais d'un autre côté, une distance si caractéristique de l'âme humaine, qu'on ne peut vraiment saisir complètement. Comme s'il manquait quelque chose. J'embrassai alors doucement son épaule.
La chambre était de nouveau vide, pleine de ma présence seule. Je buvais un café à la fenêtre quand je me mis à y repenser. La dame de la forêt. Qu'était-elle devenue? Peut être la reverrais-je si je m'y rendais encore une fois. Je me mis alors à penser à toutes ses histoires de déesses et de sorcières, à Ulysse qui se faisait entraîner par les sirènes: un petit rire s'échappa de ma bouche. Je finis mon café, mon appareil photo, pris mon manteau et retourna dehors.
Le temps n'était pas clément, mais pas non plus hostile. Entre deux eaux. Je me dirigeai alors au même endroit que la dernière fois. Il était quatre heures, la nuit tombait, mais le reflet des lointaines lumières de la ville sur la blancheur de la neige me permettait encore de voir clair. Comme je m'y attendais, la jeune femme était là de nouveau. Toujours impassible, droite alors qu'elle était épaules nues dans un climat glaciale, elle posait sur moi son grand regard austère. Généralement, devant ce genre de personne, on a peur et on s'enfuit. Mais nous sommes dans la vie pour avoir peur, la vie est effrayante aussi bien qu'attirante. Alors je restai devant elle, et je m'approchai doucement pour être sûr de bien voir tous les contours de son visage.
J'eus beau m'approcher, elle ne recula pas. Elle restait pieds nus dans la neige, des feuilles plein les cheveux, la peau aussi blanche que bleue dans ce paradis gelé. Près d'elle, je fus surpris par les gouttes écarlates dans la neige, tout autour de sa robe. Je le regardai alors et je vis un grand trou rouge sur sa gorge. Pris d'effroi, je reculai, sans comprendre. Je décidai alors de rentrer à l'auberge sans regarder en arrière. La jeune femme ne me suivit pas.
On raconte que le jour de ses noces, une jeune mariée avait découvert que son mari s'était enfuit sans donner d'explications. Folle de chagrin, elle était allée se suicider dans la forêt d'Onomakoen. On avait retrouvé que quelques traces de sang, mais pas de corps. C'était il y a 20 ans.
La joueuse de Shamizen m'avait appris quelques chansons. Nous les chantions au lit, ensemble. On atteint toujours une espèce d'intimité avec l'autre qui nous permet même de chanter avec elle. Cela donne une impression de proximité, une jouvence mystérieuse autour du message transmis plutôt directe de l'acte sexuel. Pendant que nous chantions, elle me regardait dans les yeux. J'avais beau la connaître depuis peu, je ne pouvais m'empêcher de me sentir bien avec elle. Mais il manquait quelque chose. Pendant que je chantais doucement, elle passait ses mains dans mes cheveux. Puis doucement, elle m'embrassa et sa main se faufila jusqu'à mes reins. Je passai alors lentement ma main sur sa poitrine ferme et douce comme la neige. Elle me pris doucement par les cheveux et m'emmena vers le bas. Nous avions cessé de chanter, ayant opté pour un message plus direct. Si bien que peu de temps après, j'entrais et je sortais de la joueuse de Shamizen et je ne savais plus très bien où j'en étais.
Toujours ce même rêve, dans une ville, il fait nuit et je suis les traces dans la neige jusqu'à arriver aux gouttes de sang. Ce même rêve, enfin, c'est étrange comme il commence à devenir comme la réalité ce rêve. Comme si ma réalité devenait un rêve. Comme si ma réalité devenait un récit, dont les mailles sont constituées par le rêve. Démêler le vrai du faux. Le train est entrain de s'envoler, la neige aussi. La neige remonte au ciel. Il n'y a plus de nuages. Et quand on regarde dans le lac: "Il manque quelque chose".
Je lui embrassai doucement l'épaule. Mon amante avait le goût de la neige. Elle se retournait avec les yeux pleins de larmes. "C'est parce que tu pars!" qu'elle me disait. Alors je l'embrassai, et tous les murs de bois autour de moi se transformèrent en pierre. Quand je l'embrassais, je voyais son visage s'ouvrir comme un ciel sans nuage, bleu et orange, la pluie tombant de ses cheveux secs et d'argent. Je l'embrassais, comme pour ne pas qu'elle s'en aille, comme pour l'empêcher de partir alors qu'elle était déjà partie, couleur d'orange, comme le violon qui poussait doucement dans mes mains. Je passais l'archer sur ses joues tremblotantes...Pourquoi?...pourquoi l'eau coule de l'appartement alors qu'il neige en dehors? Il régnait dans la chambre une odeur de cadavre. Alors, je l'embrassai encore une fois, mais mon amante se transforma en flaque d'eau et me coula entre les doigts, ne laissant comme présence que des draps humides au goût du sel.
"Il manque quelque chose". Je suis retourné voir la femme des neiges, parce que je savais qu'elle allait être là. Les feuilles tombaient comme en automne sur la neige blanche qui devenait rouge. Je m'approchai de la jeune femme...il n'y avait plus rien à dire... C'était un peu comme s'il n'y avait pas d'histoire. La belle femme de la forêt, le fantôme de mes propres pérégrinations passées, un emmêlement qui ne peut me sortir "de la misère dans laquelle je me trouve". On plonge dans la neige comme on plonge dans le vide. On peut parler de sang sur la neige, de la beauté de l'écarlate sur ce fond tout blanc. Il manque quelque chose à cette histoire, il manque quelque chose.
J'étais les deux pieds dans la neige, pour retourner voir la dame des neiges. Elle n'était plus là. Elle ne reviendra plus. Elle n'avait sans doute jamais existé d'ailleurs. Tout ceci n'est qu'une fiction, comme les murs de cette chambre qui se sont envolés au même moment dans le noir, comme cette femme qui s'est décomposée d'eau en plein milieu de mon lit solitaire. La neige reflétait les lumières rouges des balises de détresse. Mais ici, le chemin n'était plus balisé. Tout ceci est faux, tout se décompose, tout est artifice littéraire perdu au milieux de la neige. D'ailleurs, Onomakoen n'était pas vraiment un paysage d'hiver. C'était en plein été. Je n'avais pas 45 ans. Et la joueuse de Shamizen n'était pas vraiment japonaise.
Je n'avais plus qu'une seule solution. Marchant sur le petit pont de bois, qui séparait deux petits îlots, je m'appuyai sur la barrière pour contempler le lac gelé de l'hiver. Je montai alors sur la barrière et sautai dans l'eau. La glace se brisa à ma chute. Le lac était profond. Dans l'eau je me retournais pour voir la lumière de la lune à travers l'orifice laissé par mon corps. Je me laissais couler dans le fond, laissant le froid pétrifier définitivement chaque partie de mon corps, pour que ma peau devienne toute bleue. Rien à faire pourtant, rien à faire. Il manquait quelque chose.
Il se remit à neiger.
Le pied conquérant, les cheveux dans le vent, à l'avant du bateau (tatata), "moi la mer elle m'a pris, j'me souviens, un mardi"
mardi 4 janvier 2011
jeudi 30 décembre 2010
...
Chers lecteurs du soir,
J'étais sur le point d'aller me coucher quand j'ai décidé de vous offrir ce texte cité dans le film "Nuits d'ivresse printanière" de Lou Ye. J'ai revu ce film récemment. La première fois, c'était au festival de Deauville. J'étais un peu sceptique la première fois mais le deuxième visionnage m'a convaincu. Et ce passage littéraire, lu par Wang Ping à Jiang Cheng, au début et à la fin du film, est absolument magnifique. Et que personne ne s'inquiète pour la première phrase de ce passage: elle n'est aucunement le reflet de mon humeur (je suis à Hokkaido, difficile d'être plus satisfait!).
Bonne lecture.
Bonne lecture.
“ (…) Me suicider. Par manque de courage je ne l'ai pas fait. Mais le fait que je pense encore à l'idée montre que sans l'ombre d'un doute que la flamme en moi n'est pas complètement éteinte. Aujourd'hui, le conducteur du tram m'a insulté. De quoi m'a-t'il traité encore? De Chien jaune. Chien jaune. Quelle belle expression. Mes pensées s'enchainent et s'emmêlent dans ma tête pour finalement n'aboutir à rien, sans pour autant me sortir de la misère dans laquelle je me trouve. J'ai entendu la sirène de l'usine. Elle semble annoncer minuit. Je me suis mis debout. J'ai enfilé le vieux manteau usé que j'avais enlevé. J'ai soufflé la bougie et je suis sorti me promener. Les gens de ce quartier dorment déjà d'un sommeil paisible. Dans les immeubles modernes de la rue Jozi, juste en face quelques échoppes ont gardé leur néon vert et rouge allumés. De là on entend le son d'une balalaika et les notes cristalline d'une mélodie plaintive résonnant dans l'air frais de la nuit calme et profonde parviennent à mes oreilles. Ce sont sans doute des jeunes filles russes en exil qui vendent leurs chants pour survivre. Le ciel est couvert de légers nuages grisâtres, tels des cadavres en décomposition qui se tasseraient là haut. Lorsqu'ils se déchirent, on peut entrevoir une ou deux étoiles. Mais autour de ces étoiles, la couleur du ciel qu'on aperçoit semble charger d'une tristesse infinie.
Le 15 Juillet 1923.”
Yu Dafu
“Nuit d'ivresse et la saison de l'efflorescence”
jeudi 9 décembre 2010
Dis moi ce qui tu manges et je te dirai qui tu es
We are living in a very queer world:
Dis moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es
Dis moi qui tu aimes et je te dirai qui tu es
Dis moi qui tu manges et je te dirai qui tu es
Je suis à l'université de Sophia en programme d'échange depuis maintenant presque quatre mois. Sophia est une faculté plus orientée vers ce qu'on appelle dans le monde anglo-saxon les "liberal arts", autrement dit les sciences humaines et sociales. En plus d'un programme en japonais pour les misérables manants dans mon genre qui ne parle pas la langue de Mishima, l'université propose donc un large éventail de cours en anglais, qui peut aller à l'étude du théâtre classique japonais en passant par les relations internationales et les sciences politiques.
Je me suis donc fait plaisir ce semestre. Un cour de littérature comparée centré sur les haikus, un cour de politique de la citoyenneté (Miam miam), un cour sur le concept du colonialisme et enfin, last but not least, le cour le plus intéressant: Sociology of sexuality and gender. Certes, je vous vois venir, petits pervers. NON, ce cour n'est pas le plus intéressant parce que les mots "penis", "vaginal intercourses" et "homosexuality" apparaissent systématiquement. Les élèves ne contemplent pas le professeur Farrer la bave aux lèvres, les yeux plein de stupre, une main dans le caleçon et l'autre tripotant nerveusement les stylos des trousses soigneusement posées à l'avant de la table. Ce qui fait la force de ce cour, c'est qu'il est clairement composé, avec des lectures qui sont pour la plupart pertinentes et bien discutées. Le prof a du charisme (ce dont les autres manquent quelque peu) et il y a un véritable "background" technique, sociologique et philosophique. " C'est trop sugoi !", en quelque sorte.
Le cour est centré sur des thèmes très variés, étant avant tout une introduction à la Sociologie de la sexualité. On passe donc par l'étude de la patriarchie, l'oppression des femmes, la notion de genre, la notion de "rendez-vous galant", l'homosexualité et la bisexualité, la pornographie, les X gender, Michel Foucault, Karl Marx, d'autres joyeux, et même la théorie du "hook up"! Chaque cour est donc différent, mais les thèmes se recroisent. Et bien sûr, un des thèmes récurrents est le thème des "queer studies".
Ce cours d'introduction à la sociologie de la sexualité parle très largement du concept d' "identité". Aujourd'hui, nous avons eu un cour sur la bisexualité, et le problème d'identité. La bisexualité, d'après Marjorie Garber, est une sexualité bien particulière et véritablement à part de celle de l'hétérosexualité et de l'homosexualité. Il a cette particularité d'être une "non-identité", dans le sens où elle accepte l'ambiguïté, l'incertitude, le changement et la phase grise d'un monde en noir et blanc. Le statut de la bisexualité a apparemment bien changé entre les années 70, années de la révolution sexuelle, aux années 90. Pendant les années de révolte, être bisexuel était défier l'autorité et chercher d'autres normes, se libérer comme les homosexuels ou d'autres minorités essayaient de le faire. Les années 90, d'après Garber, montrent un changement. La politique est passée par là ainsi la cristallisation identaire. Autre fait notable: le Sida est passé avec des ravages et des replis. Enfin, les amours alternatifs se sont d'une certaine manière banalisés, dans les sociétés occidentales du moins.
On assiste alors un phénomène grandissant de biphobie envers "l'identité" bisexuelle. Le monde homophobe les associe nécessairement aux homosexuels, de part le pied qu'ils mettent dans le monde queer. Ils ont aussi été considérés comme ceux qui ont fait passé le Sida, "maladie de pédé", parmis les hétérosexuels, dans les années 1980. Dans une logique inverse, dans certains milieux homosexuels, on assiste à un phénomène de rejet contre ceux qui ont "le cul entre deux chaises", "n'assumant qu'à moitié", "veulent continuer à jouir du "privilège hétérosexuel". Parce qu'ils n'ont pas d'identité claire, ils pourraient compromettre le mouvement identitaire homosexuel. Comment peut on demander le droit au mariage quand une partie de l'équipe peut retourner sa veste pour aller s'assoir bien au chaud dans la maison de "la normalité"? Cependant, la biphobie ne montre pas seulement à quel point la bisexualité n'est pas comprise. Elle montre à quel point l'identité en général a une importance en politique, et qu'une identité qui refuse d'en être une, peut être une menace.
On peut comprendre la politique de la façon suivante. La politique commence souvent par une lutte pour le pouvoir dans l'espace publique. Pour qu'un parti ou qu'un groupe puisse demander des droits, il se doit de se créer une identité, une différence qui puisse lui permettre de gagner en puissance, et d'affirmer son point de vue. Il y a donc, dans les partis politiques, comme dans les groupes identitaires, un besoin d'idéologie, d'un système de pensée nécessaire et solide, montrant des constances universelles et casi-téléologiques dans la réalité humaine. Il y a dans la recherche d'une identité stable et puissante une contradiction avec la politique en elle-même. La politique est le monde du contigent, un monde en perpetuel changement, bien plus réaliste qu'idéaliste, où l'homme politique, bien que parfois orienté par des grandes lignes, est contraint d'avancer en tâtonnant, plus qu'en sachant. D'une certaine manière, les identités montrent encore plus leur facticité dans l'espace politique, car elles essaient de s'adapter à un chaos permanent, et démontrent toutes leur incompatibilité complète avec la réalité.
Michel Foucault, illustre auteur de l'Histoire de la sexualité, était assez sceptique quand à la réelle libération qu'aurait pu entraîner la révolution sexuelle de la fin des années 60 ainsi que de la construction d'identité politique autour de la notion même de sexualité. Pour Foucault, nous parlons trop de sexe et de sexualité. Nous aimons à nous dire "réprimés", et c'est ainsi que nous avons fait une "révolution sexuelle". Hors, Foucault, en retraçant l'histoire de la sexualité, montre qu'on assiste au 19ème siècle à l'apparition des sciences de la sexualité, autour des théories darwiniennes, marxistes, freudiennes, et autre biologistes/médecins. Apparaissent alors médicalement les termes de "femmes histériques", de "pédophiles" et d'"homosexuel" (qui devient alors une maladie clinique). La Science a mis dans des cases et a donné une assise autoritaire à la sexualité. Et, tout en nous pensant réprimé, nous parlons alors sans cesse de sexe, pensant se libérer et pensant construire notre être. Évidemment, il m'est bien difficile de réduire Foucault à un seul paragraphe, qui provoque déjà à lui seul le sommeil prolongé d'une assemblée qui me m'a peut être pas perdu depuis les deux premières lignes (merci à eux!). Foucault n'est pas non plus exempt de critiques, et je ne serai sûrement pas son meilleur défenseur. En revanche, je voudrais pointer une remarque intelligente de sa part. Est-il véritablement sain de se construire une identité autour de sa sexualité, hors de toute considérations politiques? Foucault est ironique: peut-on par exemple se construire une identité autour de son régime alimentaire?
Dis moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es
Dis moi qui tu aimes et je te dirai qui tu es
La construction identitaire a ses limites, surtout lorsqu'elle est associé à l'homosexualité. Mon impression est la suivante. Je trouve le développement d'une littérature homosexuelle, d'un cinéma queer et de tout un univers plutot gay ou queer friendly positif dans son ensemble, étant donné l'écrasante hétéronormativité qui règne encore dans nos sociétés contemporaines (phallocentrée qui plus est, il n'y a qu'à regarder MTV). Cependant, celui-ci ne doit être que périphérique et non source d'obsession, ni de communautarisme de gens qui cherchent à être plus "gay que gay". On ne peut pas se dire que l'homosexualité, l'hétérosexualité ou la transexualité sont constitutifs de notre être, qui reste par ailleurs en constante définition dans le flot de l'existence. On ne peut pas se dire: "Je ne sais pas jouer du piano, je ne sais pas faire de sport! Oh mon dieu! ma seul distinction avec les autres est que je suis pédé!"
Faire de sa sexualité une composante trop importante de son identité, c'est d'abord se restreindre et ne pas aller à l'avant d'autres choses beaucoup plus constructives au niveau identitaire. C'est ensuite inconsciemment croire à un essentialisme. Cette question du "est-ce qu'on est homo à la naissance ou depuis l'enfance" est évidemment difficile à répondre. Cependant, le problème est que croire à un déterminisme, c'est croire à un destin, une nécessité et donc quelque part une sorte de malédiction. Comment accepter alors ce que l'on fait, si on se croit maudit à jamais? Comment fait on lorsqu'on essait de se construire une identité avec ce que l'on pense une malédiction? On risque alors à jamais l'ambiguïté non assumée,, en essayant d'être au plus ce que l'on a jamais voulu être. On est alors ce qu'on déteste être, et on s'en débarraserait bien si c'était possible. Voilà pourquoi définir son identité avec une chose finalement aussi banale et incertaine que la sexualité peut être dangereux, et finalement improductif.
"Turbulent, fleshy, sensual, eating, drinking and breeding,
No sentimentalist, no stander above men and women or apart from them,
No more modest than immodest"
Walt Whitman, "Song of Miself" (cité par Marjorie Garber, Vice-Versa)
Cet article n'est pas vraiment un pamphlet contre les groupes identitaires. Il ne s'agit pas ici de dire que les bisexuels sont rejetés par le mouvement GLT, et par là quelque part créer une autre identité. Il s'agit de questionner la notion même d'identité, qui parfois, en rassurant et promettant le bonheur, amène souvent à une mauvaise conception de soi-même, "être qui a à être" plus qu'il n'est (si on est Sartrien). La notion même de préférence est biaisé: est-ce que ma préférence pour le libre marché, l'exclusion des noirs, les hommes ou les concombres est vraiment consitutive d'une identité stable? Agir plutôt que de penser à son "être" depuis sa tête, c'est le meilleur moyen pour pas devenir fou, et finir sur les rails de la Chuo line.
Il ne s'agit pas non plus de dire que nous sommes tous et devons tous être bisexuels. Ce serait encore mettre le monde dans une case. Le communisme a essayé de mettre plein de pays dans un seul moule à tarte et s'est retrouvé à couper la pâte qui dépassait de ce dernier avec un grand couteau sanglant. On peut cependant beaucoup apprendre de la bisexualité. Marjorie Gaber explique que la bisexualité n'existe pas en soi, elle n'est pas une identité, mais une histoire ("a narrative"). La bisexualité prend la temporalité en compte. On peut paraphraser très maladroitement Bergson dans la conférence "le Possible et le Réel". La Réalité est tel un ballon de baudruche qui se gonfle, pas un échequier qui passe de case en case. La réalité, et par là le futur, sont imprévisibles. Toute évaluation d'un possible, signe de la recherche d'une causalité, est finalement une illusion retrospective, la durée vraie étant déroulement de la conscience (oulala, je me ferai frapper par mes potes en fac de philo s'ils lisaient ça!). La bisexualité, c'est admettre que la réalité se construit petit à petit. La bisexualité, sans être une identité, en étant perdu sans cesse, sans définition, et refusant de choisir, montre à toutes "ses grandes soeurs" un nouveau romantisme et une nouvelle liberté, celle de ne pas savoir et d'accepter que "we are living in a very queer world".
"Je ne me suis pas géné.
J'ai un esprit troublé.
Donne moi un peu de temps. ça passera par le vent.
Je veux être seul. Reste là.
Toi ta gueule.
Je ne veux pas m'arrêter.
Je veux t'embêter!"
mardi 7 décembre 2010
Les promesses
Chers lecteurs et lectrices assidus (hahaha, c'est beau de rêver, mais en même temps, je l'ai cherché)
Cela fait maintenant un bout de temps que je n'ai pas écrit dans ce blog. Non pas que je n'ai pas d'idée d'article, mais simplement un petit manque de temps à cause des partiels. J'ai surtout un problème majeur qui est celui de ne pas pouvoir télécharger des photos sur ce satané blog. Sans photo, mes articles perdent leurs intérêts... Il faut croire que ma connection de dortoire est plutôt defectueuse. Je trouverai donc surement l'occasion d'en mettre. Et puis, c'est parfois un bon signe de ne pas écrire sur un blog. C'est un signe qu'il se passe quelque chose d'actif dans la vraie vie!
A venir (article en préparation):
-Dans les arbres de Kamakura
-Kabikuchô
-Dis moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es
En attendant, voici, pêle-mêle, quelques passages des tribulations intellectuelles du moment:
" ... une étrange tristesse me saisissait. Cette tristesse, il semblait qu'elle entrât dans mon coeur avec la voix même, si douloureusement aiguë, des cigales: et je me figeais alors dans une longue immobilité, contemplant seulement, solitaire, ma solitude intérieure. Mais cet été-ci, petit à petit depuis mon retour, ma tristesse avait changé de nuance. Et comme le cri de la cigale commune avait fait place au cri de la petite cigale, ainsi je sentais, autour de moi, la destinée de ceux qui m'étaient chers entrainée insensiblement dans une immense métamorphose"
Natsume Soseki, Kokoro
"Les joncs tombent de sommeil,
Je rôtis délicieusement.
Midi."
Couchoud, Au fil de l'eau (en classe d'étude sur les haikus)
" L'archéologue met le contenu de ses fouilles dans les caisses de sa femme"
AG
"やくそくがあるので、これで失礼します。"
Phrase au sempai de Karaté
"J'aime et je veux vivre dans un monde de beauté"
Un anonyme, qui ne passera probablement jamais sur le blog pour se reconnaître.
Bonne soirée à tous, et à très bientôt.
Cela fait maintenant un bout de temps que je n'ai pas écrit dans ce blog. Non pas que je n'ai pas d'idée d'article, mais simplement un petit manque de temps à cause des partiels. J'ai surtout un problème majeur qui est celui de ne pas pouvoir télécharger des photos sur ce satané blog. Sans photo, mes articles perdent leurs intérêts... Il faut croire que ma connection de dortoire est plutôt defectueuse. Je trouverai donc surement l'occasion d'en mettre. Et puis, c'est parfois un bon signe de ne pas écrire sur un blog. C'est un signe qu'il se passe quelque chose d'actif dans la vraie vie!
A venir (article en préparation):
-Dans les arbres de Kamakura
-Kabikuchô
-Dis moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es
En attendant, voici, pêle-mêle, quelques passages des tribulations intellectuelles du moment:
" ... une étrange tristesse me saisissait. Cette tristesse, il semblait qu'elle entrât dans mon coeur avec la voix même, si douloureusement aiguë, des cigales: et je me figeais alors dans une longue immobilité, contemplant seulement, solitaire, ma solitude intérieure. Mais cet été-ci, petit à petit depuis mon retour, ma tristesse avait changé de nuance. Et comme le cri de la cigale commune avait fait place au cri de la petite cigale, ainsi je sentais, autour de moi, la destinée de ceux qui m'étaient chers entrainée insensiblement dans une immense métamorphose"
Natsume Soseki, Kokoro
"Les joncs tombent de sommeil,
Je rôtis délicieusement.
Midi."
Couchoud, Au fil de l'eau (en classe d'étude sur les haikus)
" L'archéologue met le contenu de ses fouilles dans les caisses de sa femme"
AG
"やくそくがあるので、これで失礼します。"
Phrase au sempai de Karaté
"J'aime et je veux vivre dans un monde de beauté"
Un anonyme, qui ne passera probablement jamais sur le blog pour se reconnaître.
Bonne soirée à tous, et à très bientôt.
mercredi 17 novembre 2010
Le Poète et l'Amour
Aujourd'hui, j'étais entrain de travailler (ou plutot de faire semblant, parce que je manque cruellement de motivation, surtout devant mon ordinateur), quand j'ai ouvert ma boite mail. Un mail de Kamma Thordarson, une amie qui fait en ce moment son stage à New York. Étant en train de lire Milan Kundera, elle me parlait des poètes:
"La fidélité de la femme au héros mort faisait partie des mythes sacrés de Jaromil; elle lui donnait l assurance que l´absolu de l´amour n´était pas seulement une invention de poète mais qu'il existait et rendait la vie digne d´être vécue."
Milan Kundera, La vie est ailleurs
Un ami m'a écrit ce message en guide de commentaire.
Je trouve un lien intrinsèque entre ces deux textes. Dans le premier, il est question du poète qui est supposé être "l'inventeur de l'amour", même si cette affirmation apparaît un peu comme une dénégation. Dans le deuxième texte, nous avons un poète qui écrit sur l'amour, qui crée poétiquement l'amour. Il y a un lien fort entre le Poète et l'Amour. L'Amour est quelque chose qui est flottant, instable, puissant, parfois faible, parfois proche de la haine, parfois fleurtant avec une délicieuse indifférence, parfois contradictoire, multiple et qui essaie d'être un, sans cesse remuer par l'expérience, il revient et s'en va, s'oublie, se partage. L'Amour ne pense qu'à lui-même. Le poète lui, c'est un peu la même chose, il est explosé et partout, et il est vers lui. Son moi recherche constamment son expression dans ce qui l'entoure, cherchant à la fois à se cacher et à se révéler. Mais le poète a une arme. Le poète a une plume qui enferme les choses dans les mots et sur les feuilles. Le poème peut enfermer l'Amour et lui donner une texture et une constance. Il en fait un reflet, un paradigme que les autres peuvent mirer, avec dans les yeux les étoiles du rêve.
C'est peut être un peu "fleurs bleues" et romantique, mais je pense que le Poète incarne l'Amour, ou plutôt, ce par quoi l'amour prend sa forme la plus adéquate. On a beau l'enfermer dans des raisonnements logiques comme en Socio-biologie ou en Sociologie de l'amour et de la sexualité. Rien ne vaut la logique propre du poème et du poète, rien ne vaut cette irrationalité contrôlée et régulée par sa seule puissance et sa seule joie.
Je ne me juge pas poète. J'essaie en revanche d'écrire de la poésie. C'est pour mes amis, mes amours, mes joies et mes peines, que j'écris. Pourquoi j'aime écrire? Parce que j'aime avoir un contrôle sur ma vie. J'aime donner une certaine coloration à des évènements qui étaient trop rapides pour être précisément pignochés de couleurs. Parce que parfois, dire les choses c'est les faire exister comme on le souhaite. Et si alors on nous somme de nous arrêter parce que nous nous berçons d' illusions, alors nous répondrons:
"La fidélité de la femme au héros mort faisait partie des mythes sacrés de Jaromil; elle lui donnait l assurance que l´absolu de l´amour n´était pas seulement une invention de poète mais qu'il existait et rendait la vie digne d´être vécue."
Milan Kundera, La vie est ailleurs
Un ami m'a écrit ce message en guide de commentaire.
Il, elle, qui? Au fond c’est toujours la même, toujours le même, un visage, un sourire, une lumière.
«Surtout, ne me perds pas, lui avais-je dit. Je suis facilement perdable.» Et elle riait de mes enfantillages. Pourtant, elle m’a perdu quelque part. Où était-ce? J’ai oublié… Il y avait de vieux temples en ruine et du soleil sur les près. Je me souviens d’un champs de fleurs blanches, de hautes colonnes corinthiennes. Je me souviens vaguement de la chaleur et du ciel bleu sur les péristyles. Et d’un vaste plateau jonché de roches écroulées. Il n’y avait pas de falaises, pas de montagnes. Au loin, l’océan faisait miroiter ses eaux bleus foncés. Et puis de nombreux pins qui nous abritaient du soleil. C’est tout. Il n’y avait pas les cigales, ni la lavande méditerranéenne. C’était à Agrigente je crois. J’ai oublié de regarder si la Sicile ressemblait aux cartes postales… Je marchais à la conquête des vieux monuments, avec ton sourire qui me suivait. «Ne me perds pas surtout!». Je me suis retourné pour voir si tu étais toujours là mais tu avais disparu. Pourtant, ce n’était pas le dieu d’en bas qui t’avais rappelée, mais tu n’étais plus là. Je t’ai cherchée derrière les temples et derrière les bois touffus mais je ne me suis pas retrouvé, je n’ai pas retrouvé nos traces que déjà le vent avait recouvertes. La lumière méridionale brillait de toute sa splendeur sur les ruines éternelles. Il était midi. J’ai regardé le soleil sans ciller, rêvant que mon regard s’envolait vers lui. Mais il fallut détourner mes yeux brûlant et laisser tomber mon rêve solaire: ses rayons m’avaient transpercé. Comme d’habitude. Combien de temps encore avant que les ans n’aient ruiné mon coeur?… «Ne me perds pas!» lui avais-je dit…
(J'étais retombé par hasard sur ton blog. Il m'a inspiré. Je voulais laisser ce commentaire comme ma pierre à l'ouvrage mais internet refuse que je commente alors je te l'envoie. A toi de juger ce que tu en feras. Ne nous perdons pas!)
Je trouve un lien intrinsèque entre ces deux textes. Dans le premier, il est question du poète qui est supposé être "l'inventeur de l'amour", même si cette affirmation apparaît un peu comme une dénégation. Dans le deuxième texte, nous avons un poète qui écrit sur l'amour, qui crée poétiquement l'amour. Il y a un lien fort entre le Poète et l'Amour. L'Amour est quelque chose qui est flottant, instable, puissant, parfois faible, parfois proche de la haine, parfois fleurtant avec une délicieuse indifférence, parfois contradictoire, multiple et qui essaie d'être un, sans cesse remuer par l'expérience, il revient et s'en va, s'oublie, se partage. L'Amour ne pense qu'à lui-même. Le poète lui, c'est un peu la même chose, il est explosé et partout, et il est vers lui. Son moi recherche constamment son expression dans ce qui l'entoure, cherchant à la fois à se cacher et à se révéler. Mais le poète a une arme. Le poète a une plume qui enferme les choses dans les mots et sur les feuilles. Le poème peut enfermer l'Amour et lui donner une texture et une constance. Il en fait un reflet, un paradigme que les autres peuvent mirer, avec dans les yeux les étoiles du rêve.
C'est peut être un peu "fleurs bleues" et romantique, mais je pense que le Poète incarne l'Amour, ou plutôt, ce par quoi l'amour prend sa forme la plus adéquate. On a beau l'enfermer dans des raisonnements logiques comme en Socio-biologie ou en Sociologie de l'amour et de la sexualité. Rien ne vaut la logique propre du poème et du poète, rien ne vaut cette irrationalité contrôlée et régulée par sa seule puissance et sa seule joie.
Je ne me juge pas poète. J'essaie en revanche d'écrire de la poésie. C'est pour mes amis, mes amours, mes joies et mes peines, que j'écris. Pourquoi j'aime écrire? Parce que j'aime avoir un contrôle sur ma vie. J'aime donner une certaine coloration à des évènements qui étaient trop rapides pour être précisément pignochés de couleurs. Parce que parfois, dire les choses c'est les faire exister comme on le souhaite. Et si alors on nous somme de nous arrêter parce que nous nous berçons d' illusions, alors nous répondrons:
"Et vous, est-ce que vous, vous avez le courage de rêver votre vie comme je le fais?"
mercredi 10 novembre 2010
Sous le pont Mirabeau version Japonaise
"Bonsoir, je voudrais étudier un magnifique poème de Guillaume Apollinaire. Il s'appelle le Pont Mirabeau."
J'ai reçu un coup de téléphone de Riuji hier soir. Ruiji est mon élève japonais. Elève, oui. Ca y est, je suis sacré professeur de français depuis maintenant plus d'un mois. Enfin, ce n'est pas un travail rémunéré. Disons qu'il s'agit d'un échange: une demie heure en français, une demie heure en japonais. Mais notre échange s'est vite transformé en un repas hebdomadaire, où une charmante damoiselle nous accompagne, comme fascinée par ce grotesque brouhaha linguistique qui se joue entre les tout nouveaux catcheurs de la langue de Molière.
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Riuji est vraiment différent des japonais que j'ai rencontré jusqu'à maitenant. Il étudie le français, et pour une fois, ce n'est pas parce qu'il a passé une semaine à Paris pendant les micro vacances annuelles de ses chers parents. Le Français, il l'a aimé de part la littérature et la musique classique. Quelque part, cela fait de lui quelqu'un d'un peu élitiste, mais aussi quelqu'un d'exigeant. Il me parraît étrange de voir un Japonais passionné par la culture de mon propre pays. D'un côté, peut-être qu'ils trouveraient ça étrange si je commençais à faire du Kabuki et si je leur disais que j'avais eu envie d'aller au Japon en lisant Mishima plutôt que Naruto. Les Japonais, du moins, l'échantillon que je peux voir à Sophia, comptent une bonne brochette de joyeux cinglés. Lors du festival de Sophia par exemple, j'ai assisté à un concert de percussions Brésiliennes où le leader se roulait littéralement par terre. Peut être souffrait il d'une soudaine gratelle? Peut être la farine sous ses narines n'était pas de la farine? Peut-être simplement qu'il a trouvé sa voie dans une folle passion des arts-gaijins. En tout cas ce qui est sûr, c'est que quand on décide de délirer au Japon, on délire jusqu'au bout. Pas de quartier.
Mon cher Riuji par conséquent, a décidé de se mettre au Français, et après trois mois de pratique, nous voici déjà dans Balzac, Rimbaud et Apollinaire. A quand Marcel Proust? Ils sont fous ces japonais, dirait Obélix le Gaulois.
Mon cher Riuji par conséquent, a décidé de se mettre au Français, et après trois mois de pratique, nous voici déjà dans Balzac, Rimbaud et Apollinaire. A quand Marcel Proust? Ils sont fous ces japonais, dirait Obélix le Gaulois.
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
"Les mains". Riuji est un fanatique de musique classique et de piano classique. Ainsi, aujourd'hui, pour échapper à la routine du cour, nous sommes allés tous les trois à la salle du piano du campus. Les mains sur le piano alors, j'ai pu jouer un peu, pour la première fois depuis deux mois maintenant. Soulagement. C'est étrange d'ailleurs d'éprouver ce sentiment là pour un bête piano, après un bête morceau. La musique comme langage universelle: j'ai été content d'être applaudi par un japonais! "La musique est un langage universel mon fils" (Merci papa - -")
"les éternels regards". Regards croisés: "Oh mon Dieu, un Gaijin!". Cela arrive plus souvent dans le métro qu'à Sophia, fac internationale par excellence. Mais on reste un gaijin, quoi que l'on fasse. C'est parfois la distance que je sens avec mon élève. Et alors je me demande: n'est-ce pas seulement qu'un problème de langage? Parce que même si la culture est différente, ne serait-il pas plus facile de l'expliquer dans la même langue?
Nos cours se passent de la manière suivante. Je prends mon costume de prof sévère et organisé, je décide de bannir l'anglais. Le Japonais d'en face alors se met à pâlir et dit immédiatement "Sorry but I have to go to the toilet". Je ris intérieurement: "il ne m'échappera pas, MOUHAHAHA". Généralement, je le fais parler, puis le corrige. Je lui fais lire des textes, on discute ensemble de poèmes qu'il aime bien. Toujours la question "Pourquoi?" à chaque fois qu'il ne répond que par oui ou non. L'enfant balbutie et marmonne mais ce fait comprendre. Et l'enfant te sort des phrases du genre: "l'eau représente l'amour et le temps, qui coule sous un pont". Après une demie heure de labeur et de transpiration, l'enfant dit alors: "Let's speak in Japanese for now". Aha, et moi de dire: "Sorry but I have to go the toilet"..."oh mon dieu oh mon dieu, il faut parler japonais!" (rire intérieur). Nous avons passé la première séance à répéter 50 fois "watashi wa". Tel un lutteur, je regardais mon bourreau avec une sérieuse envie de meurtre mélangée à la culpabilité de ne pas avoir la bouche formée pour réciter ses stupides syllabes japonaises (enfin c'est l'émotion, pardonnez).
J'aime bien parler avec Riuji surtout parce qu'il a le don de se foutre magistralement de ma gueule à chaque fois que je dis une connerie. Il est généralement rare qu'un japonais se moque de vous quand vous faites des erreurs en japonais. Mais bon, j'aime bien la franchise, même si elle est cruelle. "Watashi wa...." et automatiquement "Hihihihihihihihi" (prenez le rire démoniaque des méchants chinois dans les films hollywood et vous avez le scénario)
L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Quand j'ai relu le Pont Mirabeau avant le cours, j'ai été pris d'un petit sourire ironique qui se mélangeait joyeusement à de la tristesse. Je n'aimais pas vraiment beaucoup ce poème avant. Je ne le comprenais pas. Il est drôle de ne pas comprendre les choses à un moment donner et d'y rentrer plus tard, en se trouvant stupide de ne pas avoir accordé la bonne corde au bon moment. Le poème est arrivé à un drôle de moment. Comme si j'étais sur le Pont Mirabeau. Vous objecterez une identification stupide et adolescente. Peut être: mais Apollinaire a Tokyo, je sais pas pourquoi, ça résonne, ça brille. Le poème m'a pris: qui aurait cru qu'un poncif de la littérature française m'aurait fasciné au Japon? Comme quoi c'est en allant loin de chez soi qu'on se rend compte de certaines choses. Enfin, le contexte personnel s'y prête aussi. Merci Riuji!
"Et comme l'Espérance est violente". Mon humeur sinusoïdale et élégiaque y a d'abord trouvé une source de drâme impressionnante. Après quand on prend un peu de recule, on réfléchit à l'espérance et on la trouve ridicule. L'espérance est-elle une absurdité? Je ne sais pas. Mais ce qui est sûr, c'est qu'elle nous propulse vers quelque chose qui n'existe pas, et nous alliène dans notre appréhension du présent. Certains objecteront que le présent n'existe pas. Je ne sais pas, je doute parfois quand à la possibilité d'un bonheur présent. Cependant, la réalité n'est qu'un présent, une succession de présents. Enfin bon, du bavardage verbeux et spirituel tout ça. Entre ce que disent le coeur et l'esprit, il y a un monde (Dressez vous contre le dualisme!). La sensation est toujours la plus forte, le sentiment et l'expérience aussi. L'espérance est violente? Mais n'est-elle de l'esprit? A quand la sensation qui submergera l'espérance?
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Cela fait maintenant près de deux mois que je suis à Tokyo. Le temps passe à une vitesse qu'il n'est permis d'imaginer. Il est parfois dur de trouver sa place dans cette année particulière. Année sans réel but, année de repos avant l'entrée dans la vie un peu plus active, j'avoue avoir eu un peu de mal à m'habituer à la grande Tokyo, aux récents et douloureux changements de ma vie, et surtout au futur pour l'instant vide de projets qui se profile. Le nombre de bières écoulées ne m'a pas vraiment encore montré la voie de la sagesse au Pays des Fourmis. On ne s'y sent pas bien. On ne s'y sent pas mal. C'est un entre deux, comme un peu partout. Pas envie de rentrer en France, pas envie de repartir en arrière non plus, même si parfois la nostalgie guette un peu.
Nous ne sommes nulle part. Nous sommes dans une année où être perdu n'est pas un luxe mais un mot d'ordre. Certains retombent rapidement sur leur pattes et trouve de quoi orienter un peu le chaos de l'égarement. Parfois il faut un peu plus de temps. Et tout avance grâce au présent. Ce qui, je dois bien l'avouer, lui fait une belle jambe à ce salaud!
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Les jours s'en vont je demeure
dimanche 17 octobre 2010
Soley glasé
-I-
Le soleil se levait au loin dans le désert
On m'avait laissé là, seul et sans autre chose
Que mes regrets frustrés et mes larmes amères
Que mes regrets frustrés et mes larmes amères
L'amour s'acharne nu contre les portes closes.
Diazot ke lé pas là, pareil la doulère la mort
Zot la jet' le corps, la vu ban plum volé
Dan' grand ciel sans l'étoile pou voi la mer
Zoiseau la mort, zoiseau l'amour
Mi touch ton seveu li lé kom la pli
Fébrile, je sentais cette soif m'enlasser
Mourant de froid, de chaud dans ce pays hostile
Son grand regard tout bleu me rendant bien débile
Battu par les rayons de ce soleil glacé.
Mourant de froid, de chaud dans ce pays hostile
Son grand regard tout bleu me rendant bien débile
Battu par les rayons de ce soleil glacé.
"Soley glasé lé pa pendillé
Moun li mor kan y 'ret marché"*
-II-
Les sons aigües percés des gris corbeaux sauvages
Aux yeux verts emeraudes et à l'oeil affûté
Ont transpercé mon coeur de colère volage:
Des plûmes sur mon dos commencèrent à pousser.
Aux yeux verts emeraudes et à l'oeil affûté
Ont transpercé mon coeur de colère volage:
Des plûmes sur mon dos commencèrent à pousser.
C'est l'ordre du naufrage, c'est l'ordre des damnés
J'entends halluciné le chant haut du Phénix
Ma peau s'emplit gonflée des chaudes eaux du Styx
Mes yeux fixent d'en bas le grand Soleil glacé.
Mes yeux fixent d'en bas le grand Soleil glacé.
Certaines choses ici bas, sans aucune raison
Renaissent et disparaissent qu'importe la saison
Renaissent et disparaissent qu'importe la saison
Sans même le mériter, on finit dans le noir.
Mon torse déployé, couvert de plumes d'or
Ouvre grand les ailes pour s'envoler encore
A l'ombre Dieu Soleil! Il n'avait qu'à mieux voir!
Ouvre grand les ailes pour s'envoler encore
A l'ombre Dieu Soleil! Il n'avait qu'à mieux voir!
*Ziskakan, Soley glasé
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